Un arrêt du Conseil d'Etat refuse d'annuler un décret LCB-FT

Décision administrative

On analyse aujourd'hui un arrêt récent du Conseil d'État, rendu le 8 juillet 2026, à propos des limites de paiement en espèces et des règles de vigilance simplifiée en LCB-FT. Vous pouvez le retrouver ici !

Comment en est-on arrivé à cette décision ? Une requérante avait demandé au dernier juge administratif l'annulation d'un décret. En l’occurrence, celui du 3 février 2023 relatif à la vérification de l'identité de la clientèle pour certains produits et services à faible risque de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Plus précisément, elle contestait l'article R. 561-16 du Code monétaire et financier (CMF), modifié par ce décret, qui liste les opérations pouvant faire l'objet de mesures de vigilance simplifiées comme l’autorise l’article L561-9. Après avoir envoyé au Premier ministre une lettre de demande préalable d'abrogation le 4 juin 2025, et face au silence de ce dernier, la requérante a saisi le Conseil d'État.

Sur quoi portait le recours analysé aujourd'hui ?

Pour bien comprendre, faisons un tour d’horizon de la réglementation concernée :

Puisque ce seuil de 150 € lui posait question, la requérante attaquait directement le 11° c) de l'article R. 561-16 du CMF. Selon elle, fixer ce seuil à 150 € revenait indirectement à interdire tout paiement en espèces au-delà de cette somme. Elle invoquait alors

La Haute juridiction administrative a-t-elle validé cette interprétation ? Pas du tout.

L'analyse du Conseil d'État

Le Conseil d'État rejette l'argumentation de la requérante en deux temps.

Le décret ne crée pas une interdiction illégale de payer en liquide au-delà de 150 €.

Le Conseil d'État recadre immédiatement la portée réelle de la règle de conformité :

"Il ressort des dispositions [...] qu'elles n'ont ni pour objet ni pour effet, par elles-mêmes, d'interdire le règlement en espèces des factures d'électricité et de gaz d'un montant supérieur à 150 euros, mais uniquement de prévoir la possibilité [...] de mettre en œuvre [...] des mesures de vigilance simplifiées".

Pour les juges, la règle est claire : en dessous de 150 €, le KYC peut être allégé. Au-dessus de 150 €, le paiement en liquide reste parfaitement légal, mais le prestataire doit simplement basculer sur des obligations de vigilance standards (et donc plus poussées). Le texte n'interdit rien, il permet aux assujettis de moduler l'intensité du contrôle LCB-FT.

Quid des fournisseurs d'énergie qui refusent concrètement les espèces au-dessus de ce seuil ?

C'était l'argument opposé par la requérante : dans la vraie vie, plusieurs fournisseurs refusent catégoriquement le liquide dès que la facture dépasse 150 €. La réponse du Conseil d'État est ici purement juridique et implacable :

"La circonstance que certains fournisseurs d'électricité ou de gaz refuseraient le paiement en espèces de factures d'un montant supérieur est sans incidence sur le sens et la portée de ces dispositions ainsi que, par suite, sur leur légalité."

L'œil de l'expert

Si cette décision peut surprendre le grand public, elle rappelle un principe fondamental en droit de la conformité : il ne faut jamais confondre la règle édictée par la loi et la manière dont les entreprises assujetties l'appliquent.

En clair, lorsqu'une transaction dépasse le seuil de la vigilance simplifiée, l'opérateur doit réglementairement appliquer une vigilance standard. Si, pour des raisons de coûts opérationnels ou de politique de risques, l'entreprise préfère bloquer le paiement en espèces, elle engage sa propre responsabilité commerciale. Le décret, lui, reste parfaitement légal, et le Conseil d'État n'y peut rien.