Le GAFI vient de publier deux rapports stratégiques ciblant les vulnérabilités de secteurs à haute volatilité : l'industrie des jeux d'argent et les réseaux bancaires souterrains (Hawala). Ces travaux mettent en lumière une mutation profonde des typologies de blanchiment, désormais caractérisées par une hybridation technologique forte et une industrialisation des schémas de compensation. L'enjeu pour les professionnels assujettis est d'appréhender la sophistication de ces circuits, et de les intégrer à leur dispositif.
Statistiques clés liées au risque
- Le marché du jeu illégal/non licencié rivalise voire dépasse le marché légal dans certains pays.
- Le blanchiment via le gaming (jeux vidéo/mobile) reste, selon les preuves disponibles, d'une ampleur et d'une sophistication moindres que via le gambling (paris, casinos).
- Les risques de financement du terrorisme sont jugés limités et peu documentés côté gambling, mais plus visibles côté gaming en ligne (facteurs sociaux et technologiques).
- Les risques de financement de la prolifération restent très limités dans les deux secteurs.
Nouvelles typologies à connaître
- Écosystème de transfert de valeur interconnecté et donc, facteur d'opacité et de smurfing : casinos physiques/en ligne, paris sportifs, jeux hors casino (loteries, cartes à gratter, bingo), gaming vidéo/mobile, avec chevauchement des moyens de paiement (cash, carte, virement, actifs virtuels, mobile money, MVTS, intermédiaires tiers).
- Interconnexion croissante avec les réseaux sociaux : manipulation de compétitions, recrutement de mules financières, diffusion de propagande terroriste, levée de fonds pour le financement du terrorisme.
- Abus d'identité marchande (« sham merchants ») : des opérateurs illégaux se font passer pour des commerces classiques afin de traiter des paiements liés au jeu comme des transactions de détail ordinaires.
- Structures de détention complexes et transfrontalières masquant les bénéficiaires effectifs (trusts, prête-noms), y compris via des ressortissants de programmes de citoyenneté par investissement.
- Junkets en déclin mais toujours à risque (anonymat des joueurs, opacité du bénéficiaire effectif de l'opérateur de junket).
- Diversification des paiements à risque : cash, e-wallets, mobile money, actifs virtuels permettant des transactions rapides, anonymes et transfrontalières.
Actions à prendre en priorité
- Renforcer la compréhension des risques face à un secteur technologiquement mouvant.
- Sensibiliser le grand public, en particulier sur le jeu offshore illégal/non licencié
- Sur le plan opérationnel (utile pour vos grilles de scoring/prompts), intégrer les indicateurs de vigilance détaillés du rapport dans vos règles de surveillance : comportement client (usage de tiers, VPN, refus de vérification vidéo), schémas de mise (paris couverts, séries de gains improbables, structuration des dépôts), anomalies de paiement (dépôts/retraits sans jeu réel, comptes dormants soudainement alimentés) et caractéristiques du produit/de la plateforme (structures d'actionnariat opaques, dépendance à des prestataires en marque blanche).
Statistiques clés liées au risque
- Lors du quatrième cycle d'évaluations mutuelles (2014-2024), la moitié des juridictions du GAFI et près de 30 % des juridictions du réseau mondial ont identifié les HOSSP comme présentant un risque élevé de blanchiment et de financement du terrorisme.
- Près de 90 % des juridictions répondantes signalent la présence de systèmes bancaires souterrains/HOSSP sur leur territoire ; 67 % emploient explicitement le terme « hawala ».
- Plus de 60 % des juridictions identifient ces systèmes comme un risque accru dans leur analyse nationale des risques, et plus de 80 % les considèrent comme l'un des principaux canaux de blanchiment professionnel.
- Environ 80 % des juridictions signalent une utilisation combinée avec d'autres méthodes (TBML, sociétés écrans, actifs virtuels, immobilier, biens de luxe, métaux/pierres précieuses).
- Commissions perçues par les opérateurs : généralement 0,5 % à 5 %, avec des tarifs plus élevés selon le risque perçu (fonds suspects, zones à risque, urgence).
- Cas emblématiques chiffrés : Pays-Bas (opération Klaver, environ 500 millions d'euros de produits criminels blanchis en huit mois) ; Royaume-Uni (plus de 130 millions de livres, environ 171 millions de dollars, transférés en cash vers les Émirats arabes unis) ; Türkiye (financement de l'EI, saisies de 57 250 puis 554 000 dollars en espèces).
Nouvelles typologies à connaître
- « Digital hawala » : un spectre allant de la simple coordination numérique (messageries chiffrées) avec règlement traditionnel, jusqu'au règlement intégral en actifs virtuels (stablecoins USDT/USDC/DAI), en passant par l'intégration dans l'infrastructure financière formelle (PSP, fintech, vIBAN) et l'usage d'outils d'IA (structuration automatisée, routage dynamique vers des comptes mules, conversion fiat-actifs virtuels à haute vitesse).
- Professionnalisation croissante : structures hiérarchisées ou en cellules, tenue de registres de type comptable, recours accru à des intermédiaires professionnels (avocats, comptables, notaires, agents de constitution de sociétés, agents immobiliers, casinos et opérateurs de junkets).
- Intégration approfondie avec le secteur financier formel : comptes bancaires, PSP, vIBAN, cartes prépayées et terminaux de paiement mobile utilisés comme points d'entrée/sortie, avec des cas concrets d'usage de vIBAN pour masquer la destination réelle des fonds (comptes « alias » routés vers un compte maître).
- Élargissement des infractions sous-jacentes : au-delà du trafic de stupéfiants, les HOSSP servent désormais d'infrastructure de blanchiment pour la fraude, la cybercriminalité, la corruption, la fraude fiscale, le travail dissimulé, le jeu illégal, le contournement de sanctions, la contrefaçon, la criminalité environnementale, l'extorsion et l'enlèvement contre rançon.
- Persistance du risque de financement du terrorisme, souvent mêlé à des flux de diaspora légitimes, la numérisation agissant comme catalyseur plutôt que comme substitut aux mécanismes traditionnels.
Actions à prendre en priorité
- Les entreprises assujetties sont encouragées à analyser plus finement leurs portefeuilles de clients TPE/PME dans les secteurs sensibles (construction, sécurité privée, restauration, commerce de détail), en développant des ratios sectoriels propres pour détecter plus tôt les anomalies financières.
- Être attentif aux structures juridiques complexes (trusts, prête-noms, sociétés écrans) utilisées comme façade d'accès aux services régulés.
- Détecter les schémas de virements croisés sans lien économique apparent entre comptes liés à des sociétés commerciales, notamment import/export.
- Repérer l'usage de cartes prépayées et de bornes de paiement mobile comme instruments passerelle entre cash et système formel.